Un article de presse écrite rédigé hier nuit...
You'll see the horrors of a faraway place,
Meet the architects of law face to face.
Joy Division - Atrocity Exhibition
« La justice ne s'occupe pas de ça »
23ème chambre – Tribunal correctionnel – Paris
« Je déprime à cause de la maladie, et il n'y a que l'alcool qui me motive ». L'aveu de faiblesse de M. M, aussi terrible qu'il soit, n'a rien d'exceptionnel
à la 23ème chambre du tribunal correctionnel de Paris. C'est ici que l'on juge les prévenus en comparution immédiate, et que l'on voit défiler chaque jour d'audience un véritable concentré de
misère humaine.
Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que M. M comparait devant la chambre. Le juge qui officie en cet après-midi de novembre a reconnu tout de suite l'accusé. Ce
dernier a été interpellé la veille au petit matin pour avoir menacé des passants à l'aide d'un couteau et pour avoir tenté de dérober une bicyclette, le tout dans un état manifeste d'ivresse. Une
interpellation de plus qui vient s'ajouter au long, très long casier judiciaire de M. M. « Pour ainsi dire, vous passez plus de temps en prison qu'en liberté », résume le juge, à la
lecture de ses antécédents.
M. M est noir, chômeur et séropositif. Un profil des plus courants dans le box. En effet, cet après-midi là, sur la douzaine d'accusés qui se sont succédés, pas un
d'entre eux n'était pas immigré de première ou de deuxième génération. M. K, par exemple, est né en Côte d'Ivoire, et a fui la guerre civile dans son pays en 2004. Il est lui aussi atteint du
SIDA, et est inculpé pour un vol de parfums dans une célèbre franchise,à l'aide d'un sac tapissé de papier d'aluminium, pour échapper à la vigilance des systèmes de sécurité électroniques.
« C'était pour pouvoir rencontrer M. le procureur de la République, c'est pour ça que je suis allé voir les policiers à la sortie du magasin » se justifie-t-il maladroitement.
M. G comparaît également pour vol, celui du sac à dos d'une jeune touriste peu attentive à la Gare du Nord. Ce Mongol, en situation irrégulière, ne parle pas un mot de
français. Une interprète a été spécialement dépêchée pour l'audience, et traduit les explications là-aussi confuses de l'accusé : « Je suis amateur d'alcool, j'étais ivre, je ne savais pas
ce que je faisais, j'avais bu trois bouteilles de vodka et des bières ». Une dose qui suffirait à plonger le plus résistant des alcooliques dans un coma éthylique... Du reste, les policiers
qui l'ont arrêté n'ont pas constaté d'ivresse.
Mais M. G ainsi que M. K finissent par avouer, presque comme s'ils devaient en avoir honte, qu'il ont faim. Le premier doit nourrir une femme et deux enfants qui dorment dans un foyer d'accueil.
Lui n'a pas été accepté, et passe ses nuits où il peut. Déjà reconduite en Hollande où elle bénéficiait d'une carte de séjour, la famille de M. G a été de nouveau expulsée et est revenue
s'installer en France illégalement il y a deux ans.
M. K est pratiquement analphabète, et n'en est pas non plus à sa première condamnation. Pourtant, il dit vouloir arriver à mener une vie normale, notamment en vivant
de sa musique. Un projet professionnel que n'a pas manqué de souligner son avocate, qui a rappelé qu'il avait déjà enregistré un disque de coupé-décalé.
L'avocate commise à M. M a plus de mal à le défendre. L'accusé est agité, cabotine, fait le spectacle. Il est visiblement très fatigué ou pas encore totalement
dégrisé. Une attitude qui tranche avec la froideur de la procureur lorsqu'elle prononce ses réquisitions. Pour M. M, comme pour de nombreux autres prévenus en état de récidive, elle demande
l'application de la nouvelle loi prévoyant une peine plancher d'un an ferme.
L'avocate conteste, émettant de sérieux doutes quant à la tentative de vol de vélo, seule infraction pour laquelle M. M est récidiviste, qu'elle pense voir figurer au
procès-verbal justement pour cette unique raison. Plusieurs autres avocates (la défense était presque exclusivement féminine ce jour-là) s'élèveront également, dans des plaidoiries plus ou moins
inspirés, contre cette loi.
M. K finit par exploser. Alors que la procureur lui demande s'il pense à la société qu'il lèse par ses actes, celui-ci semble demander si la société pense à lui.
Pointant du doigt l'imposante allégorie de la justice en pierre, qui domine les débats depuis le mur situé derrière le juge, il s'emporte : « Vous voyez la justice là ? La justice elle ne
peut pas me donner un logement ? Elle ne peut pas me trouver un travail ? » « Non monsieur, la justice ne s'occupe pas de ça ».
La justice est bien trop occupée à juger ces accusés habituels, immigrés, alcooliques, accros au crack ou au Subutex, en situation de précarité extrême. Et à prononcer ses sentences dans un
jargon que la plupart ne comprennent pas.